Cartes postales d'Asie - extraits



 
9 mai 2001
Tokyo, me voici!


Plus que quelques minutes avant l'atterrissage. Ça recommence. Mon estomac se noue, mon cœur s'emballe et des tas d'idées incohérentes s'entrechoquent dans ma tête. J'ai l'impression d'être Alice sur un bad trip d'acide. Et s'il était moche, finalement, mon pays des merveilles ? J'ai peur du lapin blanc, du chat de Cheshire et de la reine de Cœur, mais j'ai drôlement envie de les suivre. Il est trop tard pour faire marche arrière, de toute façon.

Narita. L'avion se pose. Je suis rivée à mon hublot. Je veux un choc culturel, et tout de suite ! Déception. La piste d'atterrissage est semblable à toutes les pistes d'atterrissage du monde. Je m'attendais à quoi ? À voir des bonzaïs la border ?

Le Japon. Je frotte mes yeux pour me convaincre que je n'hallucine pas. Oui, il y a bien des pictogrammes impossibles à déchiffrer, sur cette enseigne, là-bas. Je souris comme une idiote en saisissant mon sac à dos. Je laisse le lapin blanc et les autres à l'aéroport.


 
Thaïlande, 17 mai 2001
Quelque part dans les montagnes


Elle avait à peu près sept ans. Elle était là, silencieuse, à nous regarder jouer aux cartes dans la pénombre. Elle semblait se sentir invisible, observatrice privilégiée d'un moment irréel mettant en vedette une dizaine de visiteurs des quatre coins du monde. Quand nous lui avons demandé son nom, elle est disparue dans la nuit.

Il y a Ramon, 24 ans, mi-Hollandais, mi-Argentin, John, Norvégien de 19 ans, grand fan de musique heavy metal, David, Mexicain qui a vécu dans le même kibboutz que Ramon l'année précédente, en Israël, Michael, Suisse presque aussi vert que les feuilles des arbres qui touchent notre petit bout de ciel à cause d'un virus non identifié, Paul et Sophie, un couple de Belges, Salva, Espagnol avec une bouille rigolote, Chris et Sherry, un Anglais et une Australienne que j'ai croisés pour la première fois lors de ma visite des temples de Chiang Mai, et Louis, Français mordu de photographie parti faire le tour du monde pendant une année. Nous nous sommes tout de suite bien entendus. Ramon et David se sont croisés par hasard, à Bangkok, sans même savoir qu'ils visitaient le même pays. Louis et Michael voyagent ensemble depuis quelques semaines. Chris et Sherry ont fait connaissance au début de leur voyage. C'est l'organisateur des excursions qui nous a tous réunis. Je me suis inscrite à cette petite virée dans les montagnes à Bangkok, et eux, dans les agences de leurs hôtels respectifs.

Je réalise soudain que je suis loin de chez moi. Dans cette petite maison sans fenêtres, je suis à des années-lumières de mon monde et je ne me suis pourtant jamais sentie aussi près de moi. Le cliché m'aurait certainement fait rire venant de la bouche de quelqu'un d'autre, mais c'est vraiment comme ça que je me sens, en cet instant précis. Tous ces gens rencontrés quelques heures plus tôt font partie d'un univers qui n'a rien à voir avec la vraie vie et qui est pourtant son essence même. À travers les anecdotes glanées au fil de leurs récits, je vois la photo du moment présent, avec, dans un coin, mon visage sans maquillage et mes cheveux trempés. Avec eux, je me sens chez moi. Home, sweet home... Je ne le savais pas encore, mais c'est exactement ça que je cherchais et que je chercherai lors de mes prochains voyages.


 
Taïwan, 7 septembre 2001
Je m'en vais dans le sud au soleil...


« Kenting is Taiwan's answer to Hawaii, the French Riviera and Australia's Gold Coast. Situated on a bay just a few kilometres from Taiwan's southernmost tip, Kenting has beautiful white sandy beaches, lush tropical forests... » Ça, c'est ce que Lonely Planet écrit à propos de Kenting, petite ville du Sud.

Huit heures de train. Deux heures et demie d'autobus. Je traverse l'île d'un bout à l'autre, me voyant déjà explorer le fond de l'océan, sur une planche de surf ou tout simplement étendue sur une plage de sable blanc... J'arrive enfin dans ce paradis tant de fois imaginé depuis mon arrivée. Un rapide coup d'œil à la fenêtre me confirme que la pluie n'a toujours pas cessé. Et moi qui ai quitté Keelung à 5 heures du matin pour profiter du soleil une fois rendue à destination !

Le bus me dépose à quelques pas du Teacher's Hostel, une des meilleures affaires en ville. Je descends. En moins de deux minutes de marche, je suis trempée jusqu'aux os. Heureusement que mon petit sac à dos est doté d'une housse imperméable (no comment). Je cours me réfugier quelques minutes sous le portail d'un hôtel de luxe. Je regarde autour. Tous les noms des auberges sont écrits en chinois. Mon Teacher's Hostel ne devrait pas être trop loin, si j'en crois le chauffeur d'autobus à qui j'ai montré la traduction chinoise de mon guide. Je poursuis ma course sous la pluie battante, comparant les sinogrammes... ça se ressemble ? Oui, plutôt. Je fonce. La porte est verrouillée. Il pleut de plus en plus fort, je suis de plus en plus trempée, je ris, je rage, je pense à mon mascara qui doit me faire des yeux de raton-laveur, je grogne me disant : « Bravo ! pour l'idée de ce petit week-end de surf, de plongée et de bronzette ! » Je ne sais pas trop où me diriger parce que je n'y vois rien. Un rideau de pluie me bloque la vue.

Une vingtaine de minutes plus tard, je bifurque dans une petite rue. Ah ! Quelque chose qui ressemble à une auberge. J'entre. « Hostel ? » demandé-je à la dame, espérant qu'elle comprenne quelques mots d'anglais. « Yes ! Yes ! » Ahhhh... Me suis pas obstinée bien longtemps pour le prix de la chambre. Surtout quand je l'ai vue. Une pièce mignonne comme tout avec salle de bain propre, clim et télé câblée. Il y a même un séchoir à cheveux. Une vraie chambre d'hôtel confortable, avec juste assez de fourmis pour qu'on se sente comme chez soi. 800 $ NT (environ 36 $ CDN) pour une nuit, c'est déjà 550 de plus que les dortoirs du Teacher's Hostel, mais moins que le maximum de 1 000 $ NT que je m'étais fixés pour ce petit quatre jours d'amoureux avec moi-même. Il pleut à boire debout, je suis crevée, je veux du soleil, du sable chaud et un cocktail fluo !

Dirty Dancing, Drunken Master II, The Mask of Zorro, Back to the Future II, clips de Backstreet Boys locaux, documentaire sur le Cambodge, combat de luttes de géantes chinoises, The Big Hit, The Empire Strikes Back...

C'est ça pour moi, Kenting. ça et pas mal de paquets de Skittles et de M & M.


 
Taïwan, 8 septembre 2001
Baptême!


« Bobo-Virgin ». J'ai dû mal comprendre. Je le prie de répéter, puis lui demande d'écrire son nom au tableau. « Because I'm a virgin », me lance-t-il le plus innocemment du monde. J'ai essayé de ne pas rire. Mais j'ai explosé. Je vous laisse imaginer tous les noms qui me sont passés par la tête pour le jour où il ne le serait plus.

Bobo-le-vierge est dans un de mes nouveaux groupes du High School. J'enseigne toujours principalement au Junior High, mais comme je n'ai plus qu'une classe de 25 élèves (« A », celle des plus forts. Judy, Ricky, Monica et les autres qui ont été classés « B » me manquent ! Certains viennent me voir pendant les récrés me disant « I misssssss youuuuuu ! » avec leur intonation saccadée), ils m'ont donné quatre périodes par semaine avec les 16-17 ans. Des groupes de 50 élèves, sans co-teacher. Pas facile à gérer ! Surtout que ce sont ces mêmes étudiants qui m'attendaient près de ma porte les premiers jours. Certains n'ayant toujours pas de noms anglais, j'ai dû les aider à en trouver. Exercice complexe considérant que les noms chinois ont tous une signification et qu'à cet âge, ils ont les idées beaucoup plus arrêtées. « Mei-Mei » veut par exemple dire « petite sœur », et « A-mei », grande sœur. Pourquoi s'appeler « Ann » ou « Lydie » quand on peut être « Fleur du printemps » ?

Bobo-le-vierge ne démord pas. C'est son nom et ça va le rester. Je lui conseille d'utiliser seulement « Bobo », si jamais il voyage.


 
Taïwan, 18 octobre 2001
I love Taipei


Plus de deux mois et demi après mon arrivée, j'ai toujours l'impression de vivre dans un manga. Quand que je prends le train, j'ai des flashs des animes qui m'ont marquée. Un des blocs près de chez moi me projette dans Perfect Blue chaque fois que je passe à côté. L'influence japonaise est bien visible, ici.

[...]

Ça fait des semaines que je les observe se lancer des œillades timides, se parler en rougissant, se fuir parfois... John et Sara sont amoureux. Le hic, c'est que Sara ne veut pas l'admettre. John tente des approches maladroites. Ses grands yeux s'assombrissent devant le mur de glace que sa belle érige à chaque tentative. Je sais très bien que le petit cœur de Sara fait boum-boum dès qu'il s'approche.

Il y a des moments où j'oublie que je suis leur prof. Je les écoute me parler de leurs angoisses face à leur réussite scolaire (encore la foutue pression des parents et de la société taïwanaise), de leurs passions, de leur famille...

[...]

J'essaie aussi de les amener à me donner leur opinion sur différents sujets. Ça leur offre une occasion de parler anglais hors du contexte rigide habituel. OK, la vraie de vraie raison, c'est que ça me permet d'en savoir plus sur certains aspects culturels. Lundi dernier, par exemple, j'ai remarqué que trois d'entre eux s'étaient fait couper les cheveux. Ils m'ont expliqué que l'inspection trimestrielle avait lieu cette semaine. On s'assure que leurs uniformes sont conformes, que leur allure « a de l'allure », qu'ils ont l'air de bons petits étudiants propres-propres-propres. Je leur ai demandé ce qu'ils pensaient des hommes qui portent les cheveux longs. « It's dirty », m'a répondu spontanément Jeff, la « bolle » de la classe.

J'ai parfois l'impression d'être projetée un demi-siècle en arrière.


 
Cambodge, 4 février 2002
Angkor, jour 2


5 h du mat'. Il fait encore nuit. Le chauffeur de moto-taxi que j'ai engagé me dépose devant le temple de Bayon, à Angor Thom, petit village sis dans la cité. Je suis seule et je n'ai aucune idée à quoi ressemble le tas de pierre qui est devant moi. Une dizaine de touristes se joignent à moi un peu plus tard.

Les premières lueurs du soleil. Je pénètre dans la première pièce, puis la seconde. Peu à peu, les rayons révèlent les visages sculptés dans le roc. Je reste assise sans bouger pendant un moment, la bouche ouverte. J'ai l'impression d'halluciner. Je me promène à travers les différentes pièces de Bayon, tentant d'éviter les touristes matinaux. Impressionnant de voir la lumière changer sur ces visages. Je m'imagine un instant le bonheur d'être la première à redécouvrir ce temple, des siècles après son érection. Puis, des graffitis. Rien à faire, il y a toujours des connards pour casser nos trips. Ç'aura tout de même été le moment fort de mon voyage en terre cambodgienne.


 
Taïwan, 15 août 2002
La queue leu leu


« Les Taïwanais ne sont pas très poilus, alors on peut prendre une partie de leur avant-bras et fabriquer un pénis avec. »

Je me suis couchée moins niaiseuse ce soir-là. J'allais interviewer un chirurgien plasticien taïwanais pour parler des opérations les plus en demande au pays, et voilà que je me fais expliquer comment « fabriquer » un sexe. Contrairement à la Thaïlande, les chirurgies de changement de sexe sont peu courantes à Taïwan. Ici, ce qu'on veut d'abord et avant tout, c'est avoir l'air occidental (il en est de même sur tout le continent asiatique, remarquez). Des yeux plus ronds, un nez plus proéminent, des joues plus creuses, des seins énormes... Voilà ce que se fait demander le plus souvent le doc que j'ai rencontré.

Ironiquement, une autre chirurgie de plus en plus pratiquée est la liposuccion, histoire de faire disparaître les excès de gras résultant de cette même fascination pour l'Amérique.



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